La HENRY'S FORK of the SNAKE.

La Henry’s Fork of the Snake River, également connue sous son nom "administratif" la North Fork of the Snake, nécessite quelques précisions historiques. Aux yeux de la communauté halieutique, et bien sûr expressément aux Etats-Unis, elle est aussi célèbre que l’est Pelé ou Maradona pour le fanatique de football. Elle prends naissance dans le coin de l’Idaho qui butte à l’est contre le Parc de Yellowstone et au nord contre la Centennial Valley du Montana. Cette rivière fameuse entre toutes offre une variété inouïe de paysages, passant de canyons quasi inviolables autrement qu’en bateau à de longs méandres traversant des plaines immenses, et laisse l’opportunité aux moucheurs du monde entier de mesurer leur talent et souvent leur frustration dans un décor de rêves.


La Henry's Fork, en dessous de Last chance.

Sa source se situe à Big Springs à un débit immuable de 350 mille litre par minutes (57 mètres - cube par seconde). A sa source, la pêche n’est pas autorisée, et les énormes farios ou arc-en-ciel qui hantent ces eaux limpides en toute impunité offrent un spectacle à côté duquel Saint Jean Pied de Port ressemble à un aquarium pour poissons rouges. La sortie du Henry’s lake y apporte rapidement sa contribution, puis la rivière pénètre dans l’Island Park Reservoir, en dessous duquel la Buffalo river la rejoint bientôt. A partir de là , elles traverse les célèbres Box Canyon, Harriman State Park et finalement se jette dans la Snake aux environs de Rexburg, Idaho.

Il y a trois zones de pêche plus renommées que les autres, chacune dans un environnement différent des autres et offrant des conditions de pêche très distinctes.

A la sortie de Island Park reservoir, la rivière pénètre dans Box Canyon. A cet endroit, la rivière possède un aspect totalement différent du profil Spring Creek ou Chalk Stream qui a rendu la rivière célèbre. La plupart du temps, elle ne peut pas être traversée et il vaut mieux utilisé un barque pour la parcourir. Cette zone contient des truites réellement énormes et des prises records y ont déjà été enregistrées. Dans ces eaux, capturer un poisson dépassant les deux kilos peut s’apparenter à un véritable marathon, tant est grande la violence du courant. Un détail qui a son importance: Il n’est pas question de pêcher du bateau, il faut absolument échouer la barque là où c’est possible et pêcher en wading.

Dans la section suivante, entre le canyon et Last Chance, le terrain change en une vallée plus large. Les rochers laissent la place aux broussailles et aux prairies, la rivière coule plus calmement et son lit s’étend considérablement. La transition est graduelle, mais la Henry’s Fork prends doucement son profil de Spring Creek , avec une profondeur d’environ un mètre et une largeur d’environ 90 mètres. La rivière gardera désormais ce profil pendant environ 15 kilomètres, traversant Last Chance puis le Harriman State Park, localement appelé "The Ranch". Le ranch était la propriété de la famille Harriman, géant des transports ferroviaires à la fin du 19ème siècle, qui l’appela Railroad Ranch. La pêche dans cette propriété fut laissée ouverte au public, et même lorsque la propriété fut cédée l’état de l’Idaho, ce droit d’accès est resté libre. Cette portion de la rivière possède toutes les caractéristiques du Spring Creek classique, avec un fond très plane couvert de fin gravier et d’herbiers. Le wading est donc très aisé, mais de nombreux moucheurs recherchent les poissons gobeurs en descendant la rivière avec une barque, ce qui leur évite de parcourir de trop longues distances à pied. La section de rivière enfermée dans les limites du parc est réservée à la pêche à la mouche et aux hameçons sans ardillon. Le matériel idéal est constitué par une canne pour une soie 5 flottante. Bien que la rivière soit large, les courants sont vicieux, et les lancers courts font la règle de manière à garder tout le contrôle nécessaire pour éviter le draguage. De longs bas-de-ligne, une pointe fine, et un contrôle permanent de la dérive sont primordiaux sur cette rivière. Il y de nombreux poissons mesurant de 35 et 50 centimètres mais la majorité des prises est constituée de truites de 25 à 30 centimètres. Les belles pièces ne succombent pas au pêcheur aussi aisément qu’il le souhaiterait et le débutant sera bien souvent très heureux de se rabattre sur les poissons moins expérimentés.

La troisième zone, qui commence quelques kilomètres en aval du Ranch, est relativement mixte. Les rapides succèdent aux plats, et la profondeur augmente. L’accès aux berges est dorénavant nettement moins aisé, de même que le wading. Cette zone est surtout appréciée par le connaisseurs, non seulement parce qu’il savent que les gros poissons sont plus abondants, moins éduqués, mais parce qu’ils savent également… où les trouver. Ce qui n’est point une mince affaire!

Lorsque Jean-Luc, Benoît et moi arrivons ce 2 septembre à Last Chance, Idaho, c’est avec la certitude que nous allons fouler les berges d’un cours d’eau légendaire, une des quelques rivières qui ont fait la réputation halieutique des Etats-Unis. La Henry’s Fork est connue dans le monde entier et longer sa rive constitue déjà l’équivalent d’un pèlerinage pour les humbles moucheurs passionnés que nous sommes. La perspective de nous mesurer aux grosses truites hyper sélectives qu’elle héberge nous ramène cependant très vite à la réalité. Sa réputation en a fait une des rivières les plus fréquentées du pays, les meilleurs moucheurs aux monde se croisent chaque année au milieu de son lit. Telle une maîtresse trop adulée, elle étale ses caprices de star et en a dégoûté plus d’un. Que nous réservera-t-elle ?

A peine arrivés à Pond’s Lodge, nous prenons possession de notre chalet pour y déposer nos affaires. Le permis de l’état d’Idaho est acheté sur place, puis nous nous engouffrons dans la voiture et fonçons vers l’aval de Last Chance. Harriman State Park nécessitant une bonne demi-heure de marche, et la journée déjà bien entamée, nous décidons de commencer à la sortie du village. Un parking, aisément accessible de la route principale, nous donne déjà un aperçu de ce que doit être la fréquentation du lieu en mai-juin et en été. Un petit chemin nous mène à un chenal de la Henry’s Fork, traversé par une petite passerelle, puis l’on arrive au bord de la rivière. Elle s’étend, magnifique, au milieu d’une plaine immense, suffisamment docile pour ne pas la noyer, mais suffisamment puissante pour imposer le respect. Une largeur d’à peu près cent mètres et une profondeur avoisinant le mètre cinquante sur les deux tiers de sa largeur. Le milieu est traversable à intervalles réguliers.

Quelques gobages apparaissent ça et là, face à la passerelle, sur la fin de la zone calme, peu avant le courant. Un premier examen du fond de la rivière nous fait découvrir de nombreuses larves de sedge, des October Caddis. Larves énormes, nettement orangées. Une bien belle bouchée. Peu d’éphémères ou de sedges adultes cependant. Ce qui explique probablement l’absence de gobages.

De fait, cette soirée ne nous réservera guère de surprises très agréables. Quelques poissons ne dépassant pas les trente centimètres. Les grosses ne se montrent pas en surface, et le coup du soir ne nous permet pas de voir le poisson dans l’eau. Pourtant, l’eau est cristalline et cela doit être très agréable de repérer les grosses mémères croisant au dessus des bancs d’algue verts émeraude. Mais tout cela ne sent pas très bon !

Un couple de moucheurs de Salt Lake City confirment mon impression. Ces derniers jours, la rivière n’a pas beaucoup donné. Au parking, nous sommes rejoints par une demi-douzaine de moucheurs français accompagnés de leur guide, Michel Fontan, français également. Le coup du soir ne leur a pas plus réussi qu’à nous, mais leurs résultats de la journée remontent notre moral et laissent augurer des lendemains prometteurs. Nous partons tous ensemble souper au A-bar Motel à Last Chance, où la discussion, animée et riche en enseignements prodigués par Michel, ne manque pas d’étonner par ses accents "Frenchie" les quelques locaux attablés au zinc.

Le Lendemain, Cap sur Railroad Ranch. Nous nous arrêtons au parking situé la gauche de la route menant à Ashton, 3-4 kilomètres après Last Chance. Le couple américain rencontré la veille nous y rejoint. Ils vont nous montrer le parcours. Toujours pratique ! De l’autre côté de la route, une barrière des plus simples, et derrière elle, un chemin coupant cette plaine immense comme l’aurait fait un couteau. C’est le genre d’endroits où il vaut mieux ne pas mettre ses waders avant d’avoir atteint la rive. Le soleil tape dur, et sur paysage uniforme, on a d’autant moins l’air d’avancer que l’on est pressé d’arriver. Quand on regarde devant soi, on a l’impression de faire du surplace, mais quand on se retourne, on réalise que l’on marche depuis un quart d’heure. Finalement voilà la Henry’s Fork et le pont de bois qui l’enjambe. Notre couple d’amis nous enjoint à le suivre vers l’amont, où parait-il, il y a quelques belles places appréciées des habitués. Encore un bon kilomètre, entrecoupé par quelques haltes pour étudier l’un ou l’autre gobage, puis nous arrivons dans l’intérieur d’une grande courbe faisant suite à une île. Nos amis nous expliquent que généralement, c’est un endroit apprécié des grosses. Tout ce qu’il nous faut. Les gobages délaissés en aval ne semblant pas être la manifestation de très beaux poissons, c’est plein d’espoir que nous nous équipons et scrutons l’immense étendue d’eau qui nous fait face. Par ci, par là, des moucheronnages, nettement plus intéressants, attirent notre attention. Il est environ 10 heures, c’est parait-il le bon moment pour commencer à pêcher en septembre. Plus tôt, c’est inutile.


La grande courbe entre le pont et l'île.

Je descends dans l’eau et m’aperçois que cette rivière est très agréable à pratiquer en wading. Un fond de gravier, des algues légères comme des chevelures, une courant franc mais raisonnable, une profondeur uniforme depuis un bord jusqu’à l’autre. On s’y sent comme dans un divan. Quelques éphémères descendent toutes voiles dehors, apparemment des Pale Watery. Jean-Luc et Benoît sont un peu en aval, je n’ai pas encore entendu un moulinet chanter. Au bout d’une heure, j’ai pris quelques poissons, mais rien de terrible. La plus grosse devait royalement faire 28 cm. Un beau gobage apparaît régulièrement quelques mètres au-dessus de moi. A voir le museau du poisson qui le produit, celui-là vaut le déplacement. Sans tarder je lui présente une jolie mouchette jaune clair, ressemblant comme deux gouttes d’eau aux naturelles qui défilent de temps à autre. Mais le poisson refuse, obstinément. Quelques lancers vers d’autres poissons moucheronnant autour de moi, et je réalise que cette eau lisse comme un miroir est en fait un véritable piège à bas de ligne. Les algues balayant le fond de la rivière créent des remous quasi invisibles en surface, mais qui ont sur la mouche un effet dévastateur. En lançant près de moi, je n’en avait pas jusqu’ici mesuré les effets, mais en allongeant un peu le lancer, je perds le contrôle nécessaire à une bonne dérive. Entre temps la grosse s’est calmée, pas de cadeau. Je tâche maintenant de me concentrer sur les beaux poissons, quitte à marcher plus que pêcher. Une autre monte un peu plus haut, il me faut quelques minutes pour me mettre en position. Une dérive apparemment parfaite, une autre, une troisième, puis enfin elle monte. Ferrage! Rien… Tiens, bizzzarrrrre. Je vérifie mon hameçon, nickel. Un autre poisson monte quelques mètres à gauche. Poser, gobage, ferrage, rebelote. Ouémais Ouémais Ouémais. De moi vous osez vous fouter ?! Je reviens vers la rive, une petit topo s’impose. Mes deux compères me racontent immédiatement les nombreux gobages qu’ils ont loupés. Ok. Ferrage retardé.

Sur ces entrefaites, le vent se lève. Et quand je dis se lève, le mot est faible. Notre regard, lorsqu’il se porte vers l’horizon, nous apprend rapidement qu’un orage arrive et qu’il a l’air sérieux. Nous décidons de retourner pêcher immédiatement, en espérant que l’orage nous contournera. Quelques dizaines de minutes plus tard, c’est le déluge et on a plus qu’une chose à faire, sur cette plaine nue comme un ver: Nous précipiter vers le pont en aval pour y trouver un abris. Il est deux heures de l’après-midi, et au bout d’une heure d’attente, dans l’espoir d’une accalmie qui ne vient pas, nous décidons de rentrer au chalet et d’y sécher nos carcasses trempées. Déception.
Si l’on se dépêche, on peut encore rejoindre Jackson Hole avant la nuit et dire un petit bonjour aux copains qui participent au Championnat du Monde. On pêchera demain.


Sylvester Nemes

Le lendemain, après une nuit éthyliquement agitée, je suis seul à avoir le courage de partir pêcher. Je décide de retourner au Railroad Ranch. Au parking, un autre pêcheur s’équipe. A ma grande surprise, j’ai le plaisir de faire la connaissance de Sylvester Nemes, moucheur redoutable et auteur célèbre de quelques superbes livres tels "Spinners" ou la série "Soft Hackle Flies". Nous prenons le chemin ensemble et il me propose de me guider aujourd’hui. Tiens, curieux, il se dirige vers le même zone pêchée hier. Mais lui, une fois arrivé au milieu du chemin, décide de couper court à travers la prairie. Ce qui n’est pas pour me déplaire, on gagnera facilement un quart d’heure. Arrivés au bord de l’eau, l’impression générale est aussi pessimiste que les jours précédents. Le poisson n’a décidément pas envie de moucheronner.

Sylvester entreprends de me rappeler les principes essentiels pour pêcher cette rivière.

Quelques poissons moucheronnent mais Il est toujours aussi difficile de les leurrer. J’en prends un assez beau juste devant Sylvester, mais j’en rate plusieurs. Sylvester n’est pas plus chanceux que moi, et nos nombreuses tentatives infructueuses nous découragent bientôt.

Il est bientôt l’heure de rejoindre les deux "gueules-de-bés". Sylvester décide de tenter sa chance en noyées, juste derrière le pont. Je l’accompagne une petite heure. Sa technique miracle ne sauve cependant pas la journée. Quand rien ne bouge… Nous nous quittons, jurant tous les deux de nous retrouver sur cette rivière magnifique, un jour où elle sera de meilleure humeur.

Au bout du chemin, mes deux compères m’attendent, la mine embrumée. Il est temps de quitter la Henry’s Fork. Slough Creek, à nous deux…

 

Bernard Demarteau '97