Ce vendredi 5 Septembre, Jean-Luc, Benoît et moi arrivons donc au Slough Creek Campground. Heureusement, il reste un peu de place. Il est midi et, généralement, à cette heure-là tout est pris. Après avoir installé notre campement, Benoît se précipite vers la partie en amont du camping. Cette zone est en sous-bois et les courants sont plus nombreux.

Jean-Luc et moi décidons de tenter la zone médiane du Lower Meadow, à peu près deux kilomètres en aval du camping. Nous arrivons à hauteur du second parking. A quelque mètres de là, un surplomb nous offre une vue parfaite sur l’un des plus beaux pools de Slough: "VIP Pool". Cet endroit est connu pour les beaux poissons, mais c’est également là que le trouve des poissons parmi les plus éduqués du parc. Le surplomb nous permet de les repérer facilement, mais une fois en action de pêche, le long de la berge, il faut se faire tout petit ou se coller à la colline pour ne pas les effrayer. L’année passée, j’avais réalisé un véritable carton en pêchant à vue avec des petites nymphes à ombre. Alors pourquoi pas cette fois ci également ? Quelques moucheurs américains nous ayant précédé sur la place me lancent un regard pessimiste. Trois beaux poissons croisent le long du bord. C’est un comportement typique des cutthroats du Slough. Ceux-là ont vu passer beaucoup de pêcheurs, et ce sont des adversaires de choix. Je met la même nymphe que l’année passée, ma petite Louie. Mon 0,10, comme l’année dernière, va les surprendre. Je suis sûr que peu de locaux descendent si bas. Au milieu du pool, quelques poissons moucheronnent de temps à autre. Mais commençons toujours par le bord avant de s’en éloigner. Il n’y a pas spectacle plus merveilleux que celui offert par une belle truite occupé à nager nonchalamment le long du bord en quête de quelque larve ou nymphe. Elle semble toujours réaliser le même parcours, ne modifiant son itinéraire que pour se précipiter vers la proie qu’elle a soudain repéré. Souvent, son accélération s’arrête pile en face de sa cible, elle marque le temps d’arrêt nécessaire à la vérification du code d’accès à son estomac, puis sa mâchoire s’ouvre légèrement. Contrairement à ce qui est communément avancé, j’estime que le blanc de sa gueule n’est vraiment visible que quand elle recrache la nymphe. L’engamage se devine plus qu’il se voit, et c’est vraiment ce qui me fait penser qu’il faut être un peu truite pour pêcher ainsi. Quand aspirerais-je la nymphe si j’étais à sa place ?

Les truites ne passant pas trois heures de route derrière un volant, elle me rappelle bien vite que je suis toujours dans la peau de l’humain et entame une gesticulation dégoûtée comme si elle voulait recracher le dernier arrière-goût de nymphe artificielle resté sa gueule. Puis elle s’en va, tout aussi nonchalamment qu’elle était venue, vers les profondeurs du pool. Come on, buddy, concentrécieune. La deuxième un peu, en amont, semble avoir décidé de se cantonner plus profondément, vers le bord de la coulée principale. Aurait-elle entendu les "cris de protestation" de la première. Hop, mais nymphe tombe trente centimètres en amont du poisson. Elle monte immédiatement vers la nymphe, mais refuse net, alertée par la chute trop rapide de ma nymphe. Elle ne fuit cependant pas, et se contente de redescendre vers son poste de chasse. Je change ma nymphe, et remplace la Louie olive par la même en version "héron naturel". J’attends un petit peu, le temps de la voir avaler deux-trois nymphes naturelles et de lui redonner le goût des bonnes choses. Mon deuxième poser est nettement plus éloigné du poisson, et décalé de quelques dizaines de centimètres par rapport à l’axe du poisson. Je devine l’instant où la nymphe va rouler sur le fond, et relève un peu mon scion. Elle l’a vu, se retourne pour la suivre gentiment. Quand je ferre, elle est face à moi, et je perçois son regard surpris quand la pointe s’ancre dans sa gueule. C’est une cutbow, bien grasse mais sportive, et mon moulinet se met à chanter le bonheur d’être au pays des truites, loin du bruit et des tracas quotidiens. Elle regagne rapidement le milieu du pool, remonte lentement la rivière, puis la redescend toutes nageoires dehors, saute, sonde,… Le pool a perdu sa sérénité, le courant régulier est chahuté par les remous et les éclaboussures de mon compagnon de jeu, qui s’en donne à cœur joie pour m’en mettre plein la vue. Un autre moucheur me surveille du coin de l’œil. "Dépêche toi de la sortir et qu’on en parle plus".

Le 0,10 tient le coup, et la voilà bientôt entre mes mains. Elle mesure un gros cinquante cm. Ne pas la sortir de l’eau, un petit geste du poignet, et elle abandonne l’hameçon entre mes doigts. Instants de bonheur, double joie d’avoir leurré un poisson difficile et de le voir repartir, sain et sauf, vers la liberté…

Le pool mis en émoi par les cabrioles de ma truite, je décide de remonter vers le courant quelques dizaines de mètres en amont. Le long de la berge opposée, un joli gobage apparaît régulièrement. Le courant au milieu ne va pas me faciliter la tâche.
Je remonte de quelques mètres et noue au bout de ma pointe une "Clé à Molette", petite sèche à ombre particulièrement efficace sur les poissons de ce parcours.

Le remous central me cache à la vue du poisson, et je suis relativement à l’aise pour poser. Le draguage est cependant très rapide et il me faut plusieurs lancers pour faire dériver la mouche dans la poche d’eau où se trouve le poisson. Je la vois monter comme un ombre, en se laissant emporter par le courant. Quand son museau transperce la surface, je sais qu’une nouvelle bagarre m’attend. La lutte est cette fois ci plus courte. Le courant asphyxie très vite la cutthroat que j’ai séduite. Sa défense est comparable, comme le gobage, à celle d’un ombre. Le poisson tournoie dans le courant, et elle utilise sa force pour tenter de décrocher le crochet qui l’a trahi. Quelques minutes plus tard, hors d’haleine, elle se rend le long de ma rive. Elle est un peu plus courte que la Cutbow, mais nettement plus grasse. J’aurais pu tenter de la prendre avec une sauterelle, c’est la période, mais c’est tout aussi bien ainsi. Je descends la rive pour rejoindre Jean-Luc. Il est accroupi le long du bord, une nymphe entre les doigts. Quand il me voit, il se redresse, apparemment résigné. "Celle ci est vraiment dure, j’abandonne. Mais j’en ai pris une là-bas plus haut. Quel poisson…"

Cette rivière est magique, et c’est ivres de plaisir que nous rentrons au campement.

Benoît nous y attend, et ne raconte ces aventures avec la grosse qu’il a fait monter, juste en dessous d’une branche pendant au-dessus de l’eau… "Elles montaient sur des fourmis…"

Et demain, on recommence !