Nous sommes le 15 septembre. Jean-Luc et Benoît sont rentrés en Belgique. Jim Hill, un ami américain rencontré lannée dernière ma rejoint depuis deux jours. Nous avions de décidé de nous retrouver pour pêcher ensemble quelques parcours dans le parc. Hier, Wolfgang, un moucheur autrichien, et sa femme nous ont rejoint à Old Faithfull.
Nous avons décidé de nous lever ce matin très tôt, et de nous rendre là où nos rêves nous attendent: Les meadows supérieurs du Slough Creek. En chemin, décision est prise de nous contenter du premier meadow. Nous sommes quasi sûrs quil y aura moins de monde là que dans le "Second". Arrivés au pied de la côte, le parking est déjà bien garni. Nous plaçons léquipement minimum dans un sac à dos. Je sens déjà que mes waders en gortex vont me soulager la tâche. Nous entamons la grimpette tous les quatre, et décidons de ne pas musarder en chemin. Nous sommes tous là pour pêcher, et le temps consacrer à lapproche est déjà suffisamment long. Un type termine de sacharner lorsque nous sommes déjà en pleine grimpette. Quelques minutes plus tard, il nous rattrape et nous dépasse dun air content de lui. Je me retourne sur Jim, lequel me lance un clin doeil complice. Cinq cent mètres plus loin, nous le croisons à nouveau, adossé à une arbre et tentant de cacher, par un sourire déconfit, son état proche de lasphyxie. La montée est longue et rude, rien ne sert de forcer, il faut jouer sur lendurance. On est quand même contents darriver, nous aussi. Les mollets tirent un peu, et la buée saccroche au verre de mes lunettes quand nous nous arrêtons. Nous décidons de remonter le long de la rivière jusquà la limite amont du meadow.
| Arrivés au derniers bosquets qui suivent le canyon séparant le premier du second meadow, nous commençons à nous équiper. Wolfgang et son épouse sont prêts les premiers et conviennent de remonter la rivière dans le canyon, préférant pêcher en sous-bois plutôt quen prairie. |
Jim, quant à lui, descends dans la rivière là où nous nous trouvons. Il a noué une "Hopper" (sauterelle) au bout de son nylon. Je lobserve quelques minutes. Lagrément principal de cette variante très particulière de la mouche sèche classique se situe, outre la taille de la mouches et les aménagements qui en découlent, dans le spectacle créé par le gobage. Cest une véritable explosion qui salue la première longue dérive de Jim. Le poisson, une cutthroat de très belle taille, semble se défendre proportionnellement à la taille de la mouche. Il ballade Jim sur plusieurs mètres, puis se rend, enfin résigné.

Réjoui par le
spectacle offert par Jim Hill, je décide quil est temps
pour moi de chatouiller les mémères du "First
Meadow". Je redescends la rivières sur quelques centaines
de mètres, laissant suffisamment despace pour Jim. La
rivière est maintenant complètement dégagée. Le courant
sécoule régulièrement, le fond est caillouteux, et de
nombreux poissons sont positionnés à intervalles réguliers. Je
nai que lembarras du choix. Je me fixe une limite
amont et décide dattaquer tous les poissons repérés.
Jai là cette plaine immense et cette rivière paradisiaque
pour moi, enfin presque
Derrière moi, à une centaine de
mètre, un mâle bison solitaire paît dans la prairie. Il trace
des cercles dans lherbe grasse, et ne semble absolument pas
se soucier de ma présence. Pourquoi le ferais-je de la sienne,
alors que ces truites nattendent que mes nymphes. La
première est dans mes pieds, tapie dans le courant principal qui
se love le long de ma berge. Elle est à deux-trois mètres de
moi. Je mabaisse, choisis une nymphe moyennement lourde: Ma
John Perril. Je la laisse tomber au beau milieu du courant, deux
mètres devant ma cible. La nymphe descends lentement jusque sur
le fond. Retenue du scion, la nymphe remonte légèrement à
hauteur du poisson. Je vois ma nymphe, je vois le poisson,
cest trop facile
Elle fait un écart vers le large ou
se trouve ma nymphe, je la vois disparaître derrière la gueule
du poisson. Ferrage. Elle est lourde, prends le courant,
sécarte de ma berge et fonce vers lamont. Cinq
minutes plus tard, je me couche par terre sur la berge en
surplomb, tend le bras, ses dents griffes le dos de mon index
quand il lui retire lartificielle.
Quand je me relève, jai déjà repéré la truite suivante
Pendant trois heures, je vis un véritable rêve. Chaque poisson repéré est attaqué. Et chaque poisson attaqué est ferré. Et tout du bord. Je pourrais presque pêcher en baskets. Oh jen loupe bien quelques unes, cassées ou décrochées, mais quimporte. Il sagit dun de ces jours où quasi tout vous réussit. Je suis saoulé par ces poissons !
Celle-ci se défend joliment, et la berge en surplomb de plus dun mètre ne va pas me simplifier la tâche. Une seule possibilité, désescalader la berge et décrocher ma prise dans leau. Je mexécute. Lorsque mes pieds atteignent le fond de leau, je me baisse pour décrocher le poisson. Il est magnifique, je le caresse pour le réanimer. Et il regagne lentement le fond de la rivière. Merveilleux. Soudain un bruit sourd et puissant me ramène à la réalité. Puis un deuxième, et un troisième. On dirait les pas dun monstre. Jai limpression de sentir la terre trembler sous et autour de moi. Je me redresse brutalement et me retourne vers la source de ce fracas: la prairie. Lorsque mon visage réapparaît au dessus de la berge, il se trouve nez à nez avec la gueule immense du bison de tout à lheure. Celui-ci ne sattendait apparemment pas à me voir surgir de nulle part. Cette masse énorme, pesant près dune tonne, semble aussi effrayée que moi. Il fait un énorme bon en arrière, et après un brusque volte face, il sencourt. Puis il stoppe net, et se retourne à nouveau, me faisant face. Il semble avoir interrompu sa course après avoir constaté quune minuscule bestiole comme moi ne pourrait lui faire grand mal. Mais maintenant il a lair fâché, très fâché. Ses nasaux soufflent violemment, à cause de la course, de la surprise ou de la mauvaise humeur. Je ne sais pas. Mais il na pas lair bon. Je prépare déjà mon plongeon au cas où il se mettait à charger. Euh, vers la gauche ou vers la droite. Il me dévisage une bonne minute sans bouger. Puis comme si rien ne sétait passé, il se redresse doucement, se tourne et se dirige à nouveau vers la rivière une vingtaine de mètre en aval. Je ne bouge pas. Lorsquil pose ses pattes dans leau, les miennes la quittent et je reprends lentement assise sur la berge. Une fois de lautre côté, il me regarde encore dun air méprisant. Je lui lance un "Sans rancune " dun air faussement décontracté, puis me laisse choir dans lherbe. Quel endroit, quelle rivière, quels poissons, quelle trouille !
Wolfgang me rejoint un peu plus tard. Ils nont pas pris énormément de poissons dans le canyon. Il y a apparemment moins de postes que dans la plaine, et les poissons sont répartis de manière plus éparse. Je remonte vers Jim, qui na quasiment pas bougé de place. Il a pris beaucoup de poissons. Tout sur des "terrestrials", Sauterelle ou Slough Creek Cricket. Cest un véritable plaisir de le voir manier sa sauterelle le long des herbes tombantes, sa mouche ne tardant pas à disparaître sous une gerbe décume. Cest chaque fois comme si un monstre attaquait sa mouche. Spectaculaire.
Wolfgang et sa femme ont décidé de rebrousser chemin tout en redescendant la rivière. Jim me propose de pousser une pointe jusquau Lake Mc Bride. Il y est déjà allé quelques années auparavant et en avait particulièrement apprécié les cutthroats. Nous quittons les berges du Slough Creek et entamons lascension. Le décor est aride, rocailleux, presque inquiétant. Jim me dit de me méfier, on ne sait jamais. Au dessus de la colline, on aperçoit le lac. Un tel écrin méritait cette merveille. Nous sommes en bas en un clin doeil. Leau est vert émeraude, saturée dalgues en suspension. Cela ne rend pas le lac très engageant pour la pêche, mais lendroit valait le détour. Malgré notre scepticisme, nous tentons quand même notre chance. Au bout de quelques minutes et de vains efforts, Jim et moi nous regardons. Un odeur étrange vient de parvenir à nos narines. Cest assez nauséabond, et mon compagnon pense dabord à une carcasse. Un ours ne sent pas particulièrement bon non plus. Dans les deux cas de figure, il vaut mieux ne pas traîner ici. Si cest un ours, il nest pas loin; si cest une carcasse, il va venir. On remonte rapidement la colline, pas trop à laise. Cest le genre de coin où on pourrait se retrouver à deux mètres de lui sans quil nous ait vu venir, et un ours naime vraiment pas ce genre de surprise. Finalement, rien narrive et Jim mannonce, un peu désolé, que ce lac nest pas répertorié sur les cartes touristiques du parc parce que les rangers y ont recensé beaucoup dactivité plantigrade. Daccord.
Il est 16h30 et il vaut mieux rentrer. On a encore une bonne heure et demi pour retraverser la plaine et descendre la montagne. Avant de repasser la rivière, je marrête près dun rocher et grimpe dessus. Jai une assez jolie vue de toute la plaine. Quel endroit superbe ! Le temps sy est arrêté il y bien longtemps, et grâce à lintelligence des américains, il nest pas prêt de se remettre en marche.
Mon cheval hennit. Il a raison, mieux vaut ne pas traîner. Jim Bridger a signalé des mouvements chez les Crows, et mes peaux ne les calmeraient sûrement pas sils me trouvaient. Au contraire
Jentends mon nom, cest Jim Hill Zut, je suis à pied !
Bernard Demarteau '97